mardi 15 avril 2008

L'influence du « Plongeur » de Buno Réquillart sur mes « Littoralités »


Photos Yannick Vigouroux,
des séries « Littoralités » et
« My Magic Box » (box 6x9)



La découverte du « Plongeur » (1974) de Bruno Réquillart, lors de ma scolarité à l'ENSP d'Arles au début dès années 1990, à l'occasion d'un cours d'Arnaud Claass sur l'histoire de la photo, bien avant que je devienne responsable de sa donation fin 1994 au sein de la Mission du Patrimoine photographique (Ministère de Culture France : désormais les tirages sont visibles sur le site de la Médiathèque de l'Architecture et du Patrimoine pour laquelle je travaille désormais : http://www.mediatheque-patrimoine.culture.gouv.fr/fr/archives_photo/index.html), ma considérablement marqué.


Je sais que certains photographes, comme on me l'a parfois confié, se sentent inhibés face au foisonnement des images des autres quand ils travaillent sur celles-ci (conservation, inventaire, diffusion, exposition etc.), et complexés face au talent de ces auteurs...


Ce n'est pas mon cas, même si je l'ai craint au départ : « Suis-je aussi bon qu'eux ?... » Je ne me pose jamais la question. Je produit mes images, c'est tout et celles que je juge dignes de l'être, je tente de les rendre publiques...


Donc, comme je l'avais déjà écrit ici, Bruno Réquillart m'a donc énormément influencé (CF. http://fotopovera.blogspot.com/2008/03/linfluence-de-bruno-rquillart-sur-mes.html).


Le Plongeur est un instantané d'une grande audace formelle, structuré de manière très rigoureuse (à tel point qu'il ressemble à un collage), et a laissé des traces évidentes dans ma manière de cadrer. Surtout lorsque je « coupe » en deux l'image, et comme en attestent ces quatre photos des séries « Littoralités » et « My magic Box », qui ont toutes été prises avec une box 6 x 9.

jeudi 10 avril 2008

A propos d'un diptyque (photos de rue au Lomo LC-A)


Photos Yannick Vigouroux,
« Paris, 2000 », de la série « Fascination Street
(Diptyque / Lomo LC-A)


Deux scènes de rue « siamoises », en apparence une seule et même image, avec au centre, manteau sombre d'une personne photographiée de dos, que j'aurais décidé de couper en deux pour créer un blanc, un silence visuel.


En réalité, il n'en est rien puisqu'il s'agit de deux prises de vues distinctes que j'ai décidé de rapprocher pour qu'elles dialoguent entre elles. Pour l'anecdote j'avais au départ placée celle de gauche à droite et inversement, Christophe a eu l'idée pertinente de faire le contraire.


Voilà la genèse du diptyque, qui n'est pas, dans son élaboration, ce qu'il semble être au final.


Comme je l'ai souvent fait, j'ai dans les deux cas déclenché sans viser, à bout de bras,avec une légère contre-plongé, l'appareil-photo constituant la terminaison nerveuse de mon bras tendu comme le serait un câble d'acier, et du reste de mon corps – et pas seulement de mon regard.




PS : très critique parfois dans mes écrits à l'égard de la « Lomographie », phénomène de mode souvent, démarche atypique et sincère parfois - je n'ai pas changé d'avis mais le phénomène prenant de l'ampleur, de vrais talents se sont emparés du programme minimaliste : « Don't think. Just shoot! » -, je recommande aux lecteurs de découvrir, entre autres, les images de Catherine Merdy :


http://catherine.merdy.free.fr/

mardi 8 avril 2008

« Fragments quotidiens » (série de Polaroïds 600 noir et blanc)

Photos Yannick Vigouroux,
« Anne-marie, Paris, 1999 »,
de la série « Fragments quotidiens »
( 4 Polaroïds 600 noir et blanc)



Longtemps, au début des années 1990, alors que j'étais encore étudiant à l'ENSP d'Arles, j'ai rêvé d'un film Polaroïd amateur en noir et blanc, qui apparut finalement durant cette décennie, et disparut, à ma connaissance, très vite.


Un minuscule carré rempli de noirs froids, aux profondeurs bleutées, brillantes lisses et insondables.


Pendant de nombreuses années de ma vie, j'ai eu le sentiment de ne pouvoir écrire, mais aussi « écrire avec la lumière » (faire des photos) que des choses courtes, qui ne me prennent que peu de temps, et ne me coûtent que peu d'argent. Comme le confie le novelliste américain Raymond Carver dans Les Feux.


Faire des Polaroïds, c'était pour moi comme écrire une nouvelles de 2, 3 ou 4 ou 6 pages maximum. Et non élaborer une série composée de nombreux tirages de grand format, difficile à transporter, financer etc. Des micro-fictions intimes. Simples, dépouillées formellement, et efficaces.


Le film était certes coûteux (en apparence). Mais, dans l'investissement non déraisonnable de départ, pouvait très vite et facilement se suffire à lui-même, monté dans son châssis ou directement fixé au mur lors d'une exposition, comme ce fut tant l'usage dans les années 1980.


Cela explique, entre autres, ma prédilection pour le Polaroïd, avant la salutaire apparition du numérique : je pouvais faire des images sans posséder l'espace du laboratoire, sans boîtier coûteux ; à l' « arrachée », à la « va comme je te pousse », prenant peu de place, faciles à stocker pour un « nomade » (malgré lui). Je ne cessais en effet de déménager mes affaires de Vincennes où j'accomplissais mon Service national en tant que photographe, le logement exigu d'un ami qui m'hébergeait ponctuellement dans son logement exigu du XVIIIe arr. de Paris, puis la chambre de bonne encore plus exigüe que j'occupais par la suite dans le XIIIe arr. Accumuler des Polaroïds qui tenaient dans les petites boîtes d'emballages de leurs châssis était bien pratique.


Est née, de ces circonstances notamment , et de ce parti pris d'économie de moyens et d'espace, la série « Fragments intimes », cette fois dans le XIIe arr. Et avec la complicité d'Anne-Marie.


Cette série recourt souvent, mais pas exclusivement, au film Polaroïd 600 noir et blanc, et au principe, mais pas exclusivement non plus, du polyptyque, qui ancre d'emblée les images, que le déroulement soit ou non séquentiel (comme au cinéma ou dans la bande-dessinée), dans une logique narrative, du fait de la « contamination positive » qu'elles entrainent entre elles...


Tels que je les ai pensés dans leur agencement, et à cause des angles de prises de vue déformants souvent adoptés (plongées et contre-plongées etc.), les polyptyques rendent compte du quotidien sous la forme de diverses aberrations perspectivistes, introduisant dans les situations ordinaires une atmosphère que j'espère fortement onirique.


J'ai eu récemment recourt à nouveau à la même logique, désormais avec un appareil numérique, pour réaliser les diptyques des « Amoureux du métro parisien » (http://fotopovera.blogspot.com/2008/03/les-amoureux-du-mtro-parisien-est-ce-de.html) et l'autre diptyque publié dans l'autre blog (http://yvigouroux.blogspot.com/2008/04/plaidoyer-pour-le-mtro-doris-lessing.html).

lundi 7 avril 2008

« In the Eye of the Beholder » (Beauty is) de Julie Vola

Photo Julie Vola,
de la série « In the Eye of the Beholder (Beauty is) »

(Holga)


Se référant explicitement à la belle introduction de Nuage / Soleil du photographe Bernard Plossu (éditions Marval, 1994), rédigée par le psychanalyste Serge Tisseron, qui oppose notamment l' « image sensationnelle » si prisée par l'amateur, à l' « image-sensation » prisée par la majorité des acteurs de la Foto Povera, Julie Vola déclare :


« Il y a quelque chose de l'ordre de l'évocation, comme un souvenir vague mais familier, une sensation d'être, dans la conscience d'une connaissance indicible.


Ma perception de l'image que notre société donne aujourd'hui du paysage est celle d'un espace grandiose, net et précis et presque intouchable, c'est une façon de l'objectiver, d'être "devant" le monde, j'essaye avec mes images de trouver le moyen d'être "dans"de, de créer des images qui sont le prolongement du sentiment de participation au monde, "ce moment de joie et d'émotion intense qu'accompagne la sensation fugitive de beauté ou de transparence du monde." »


Ce sentiment « fugitif de beauté ou de transparence », se caractérise formellement dans les photos de Julie Volta par le côté à la fois figé et fluide de l'enregistrement ; la scène est nette, mais du fait de la qualité médiocre de l'optique en plastique, elle ne l'est que partiellement, car le centre est généralement plus « piqué » que le » reste de l'image dont la précision se dilue progressivement dans le vignettage des bords du carré.


Des caractéristiques que l'on retrouve notamment dans les photos prises avec un semblable appareil-jouet, par Olivier Péridy, Didier Cholodnicki et Daniel Challe qui vient de publier un nouveau livre, évoquer dans mon texte précédent, Fuga, aux éditions Filigrannes.


http://www.julievola.com

Parution de « Fuga » de Daniel Challe (éditions Filigranes)

Photo Daniel Challe,
« Marilyne, Mané Braz, Bretagne, 2005 »
(Diana / Couverture du livre)


Daniel Challe, qui vient de m'envoyer son très beau livre Fuga, m'écrit très justement :

« Je savais que tu serais un des regardeurs/lecteurs les plus attentifs de cet ouvrage qui fait suite au dernier volet du cercle (La caméra-jouet) et explore maintenant le monde dans un cercle plus lointain que mes territoires proches. »

Une passion commune nous lie pour ces appareils de poche, ces appareils bricolés qui sont "nos petites machines à poésie" (l'expression est de Nancy Rexroth, NDLA) et peut-être aussi nos petites machines de résistance face au triste monde qu'on nous offre et qu'on nous promet......C'est aussi le sens du texte qui accompagne Fuga, qui revendique sans doute la poursuite d'une certaine révolte adolescente que le Rock a parfois exalté.... »


Photos Daniel Challe,
« Gladys, Rome, Italie, 2006 / Naples, Italie, 2006 »
(Diana)


Des « machines à poésie » qui seraient aussi des « machines de résistance » : je partage entièrement ce point de vue.

Remarquablement imprimé et mis en page sobrement (quelques variations infimes de formats, de temps en temps des pages blanches comme des silences musicaux, des respirations), le livre propose une belle succession d'images carrées intimistes prises récemment, depuis 2005, dans le cadre du quotidien ou de voyages, à Naples (2006), ou, encore plus récemment, en Inde (2007).


Photo Daniel Challe,
« Gladys, Seynod, Haute-Savoie, 2006 » (Diana)


L'une d'entre elles montre les mains d'une fillette qui dirige une bougie allumée vers une cabane à oiseaux qui ressemble beaucoup à un sténopé ; la flamme évoque autant le bec jaune d'un volatile que ce soleil qui permet d' « écrire avec la lumière ». L'image revendique, comme beaucoup d'autres, l'ancrage du regard dans l'imaginaire de l'enfance.

J'ai beaucoup aimé aussi le texte du photographe qui conclut l'ouvrage, rédigé dans un style aussi direct, simple et fluide, sans « effet », que ses images. Ce texte évoque une influence que je revendique depuis toujours, systématiquement éludée par les histoires de la photographie : celle d'une certaine musique rock, punk et Cold-Wave milieu des années 1970 ainsi que celui des années 1980, ainsi que, visuellement, leurs pochettes (celles de Joy Division, de The Cure : les visages rougeoyants et flouttés des membres du groupes sur la pochette Pornography (1982) par exemple ; en général toutes les pochettes et les livrets du Label 4AD qui publia, notamment les Cocteau Twins, Dead Can Dance, les Pixies aussi... CF. http://www.4ad.com/). J'ai récemment parlé de cela dans le contexte d'interventions autour de mon livre Naufragée (éd. Thierry Magnier, 2007) dans un entretien (http://www.ville-villepinte.fr/t_zoom.php3?id_rubrique=1669)


Daniel écrit ainsi, à la fin du livre (« La Physique du monde ») :

« L'attraction de cette énergie Rock'n Roll

qui me chavire en ces années 70 est noire et blanche


Les images découpent le son

comme le Leica de Robert Frank

découpe la rue et les visages

[...]

Sur les pochettes des disques

les photographies devinrent floues

évanescentes. »


Certes, cette musique est comparée à la façon de cadrer de Robert Frank, qui a tant influencé les acteurs de la Foto Povera, mais l'influence de la musique et des visuels des pochettes de disques a souvent précédé la découverte des oeuvres de photographes...

Fuga de Daniel Challe (photographies et textes), 165 x 220, 84 pages, 46 photographies en couleur, éditions Filigranes, 25 euros.

Http://filigranes.revue.com/


L'exposition « Daniel Challe, Fuga et autres suites » est présentée du 22 mars au 10 mai 2008 au Musée de La Roche-sur-Yon (Rue Jean-Jaurès, 85 000 La Roche-sur-Yon, tél. 02 51 47 48 35, www.ville-larochesuryon.fr ; ouvert du mardi au samedi de 13 h à 18 h), accompagnée d'un Workshop : « Daniel Challe, la caméra-jouet », École d'Art, 14 et 15 mai 2008.


L'exposition « Daniel Challe, Journal d'Espagne et autre journaux», sera présenté dans la même ville à la Médiathèque Benjamin Rabier, du 17 mai au 30 août 2008.

mercredi 2 avril 2008

« Quand le téléphone sonna... »

Photo Yannick Vigouroux,
« Le livre, Caen [Le Chemin Vert], mars 2008 »
(Sténopé numérique / Digital Pinhole)



« Quand le téléphone sonna, j'étais en train de me laver les dents. »

(Antonio Tabucchi, Nocturne indien, 1984)


Dans sa traduction française, p. 52 (éd. 10/18), la phrase apparaît au milieu du récit, alors que chez Raymond Carver, elle constitue l'amorce fondamentale d'une nouvelle, comme il l'a reconnu dans Les Feux, dès les premières lignes :

« Il était en train de passer l'aspirateur lorsque le téléphone sonna.»


Bien sûr, l'action, la proposition sont inversées, mais quels airs (littéraire, en tenant compte du décalage par rapport à la version originale du à la traduction) de ressemblance !

Antonio Tabucchi a-t-il lu Raymond Carver ? (ce que semble confirmer la situation très prosaïque du personnage inconfortablement obligé d'ouvrir ensuite la porte de sa chambre d'hôtel, la brosse à dents entre les dents...).

Le quotidien, dans ce qu'il a de plus banal : voilà justement l'un des sujets de prédilection des adeptes de la Foto Povera.

Et si le monde extérieur n'était qu'une projection mentale ?

Photo Yannick Vigouroux,
« Blue Bob, Caen, mars 2030 »
(sténopé numérique / Digital pinhole)


Cette photo (une capture d'écran TV) est un petit hommage à l'univers cinématographique et à l'album éponyme (2003) de David Lynch...

Et si le monde extérieur n'était qu'une projection mentale ? : je sais que je ne suis pas le premier à formuler cette hypothèse, mais elle mérite le détour.

J'éprouve de plus en plus de difficultés à photographier ce qui m'entoure, et pourtant, curieusement, j'ai l'impression d'avoir de plus en plus d'aisance à écrire et à projeter, au sens figuré mais aussi littéral, ce que je ressens.



Dessin Yannick Vigouroux,
« Blue Self-Portrait, Caen [Chemin Vert],
28 mars 2008 »


Et cela passe de plus ne plus souvent par le dessin ces dernières semaines. Maladroit c'est vrai, souvent, mais plus juste parfois en tant que prolongement de mon cerveau et de mon corps ?...


http://www.davidlynch.com/