vendredi 21 décembre 2007

Ed Lisieski, série « Night Sign Pola » (Polaroïd 600)

Photo Ed Lisieski, série « Night Sign Pola » (Polaroïd 600)

J'ai interrogé récemment Ed Lisieski sur les conditions de réalisation de ses Polaroïds réalisés la nuit. J'aime en effet beaucoup la lumière entre chien et loup de ces images, où les objets, les bâtiments semblent s'animer, palpiter d'un étrange éclat mat. Voici sa réponse :

« I use a One-Step Flash that uses 600 film. I bought it back in the early 90's. One day I plan to post those early shots of my pre-RedButtons days. Occasionally I use a flash, usually only at night and even then it's very limited. Most of my shots are shot on the "dark" setting. I feel the colors are richer. As for a preference of day or night, it is not up to me most of the time. I shot during my commute in the morning and evening to and from work so the lighting is dependent upon what time of day and year I pass by a subject. The series of night time shots from Ritzville were a complete experiment. We arrived at night and were excited to begin shooting so we did. I found that by bouncing a flash against white objects (truck, house, etc.) that I caught only a silhouette of the object. / J’utilise un flash "One-step" qui nécessite une pellicule 600. Je l’ai acheté au début des années 90. J’espère un jour exposer ces anciens clichés du temps d’avant ma période "Red Buttons". J’utilise un flash de temps à autre, le plus souvent seulement la nuit. La plupart de mes clichés sont tirés sur le mode "Noir". Il me semble que cette façon de faire "enrichit" les couleurs. Il m’est égal de photographier de jour ou de nuit. La plupart de mes photos ont été prises lors de mes déplacements au travail – le matin et le soir – c’est pourquoi l’exposition dépend du moment, du jour et de l’année où j’ai photographié le sujet. La série des prises de nuit à Ritzville était totalement une expérimentation. Nous sommes arrivés de nuit et nous étions impatients de commencer à photographier, ce que nous fîmes. J’ai découvert qu’en faisant "rebondir" le flash sur des objets blancs (camions, maisons etc.) j’ai pu isoler la silhouette de chaque sujet.»

Merci à Constance Lewis pour la traduction.

vendredi 7 décembre 2007

Foto Povera & le cinéma amateur (« Routine » de Marion Delage de Luget et Benoît Géhanne)






Vidéogrames extraits du film « Routine »
de Marion Delage de Luget et Benoît Géhanne (film Super-8)


Dans un texte récent, publié ici, j'ai évoqué les relations entre photo d'amateur (qu'elle soit anonyme ou non, ancienne ou contemporaine) et Foto Povera. Reste à évoquer, bien sûr, celles qu'entretient le collectif avec le cinéma d'amateur.


Depuis peu, le festival Pocket Films prime les auteurs de (très) courts-métrages réalisés avec un téléphone mobile. Le phénomène fera l'objet d'un autre texte. Signalons seulement, en quelques lignes, que si certains de ces films sont tournés avec une très basse résolution, donc fortement pixellisés et relevant d'une esthétique « pauvre » – à l'instar des photos numériques prises par Marc Donnadieu ou Bruno Debon –, les fabricants proposent désormais des appareils qui offrent une résolution de 5,0 Megapixels... Est-ce toujours du cinéma cheap ? Je ne crois pas.


La série « Routine » conçue par Marion Delage de Luget et Benoît Géhanne propose une relecture, une citation et en même temps un détournement des conventions des cinéma d'amateur et professionnel particulièrement originale. Glissements, interférences, superpositions, points de friction dans le temps et dans l'espace... Un micro-drame, aussi individuel qu'universel, se joue dans la trame grossie.


Parmi les bobines Super-8 offertes par une amie américaine – la production familiale du père de cette dernière – les deux artistes ont sélectionné des séquences qu'ils ont redimensionné au format du cinémascope (du 4/3 au 2/25). Dans différentes langues, ils incrusté le mot « fin ». Benoît déclare à propos de ce travail : « Nous voulions à la fois montrer le caractère international du cinéma, que l’on a souvent tendance à qualifier de "langage visuel universel" . Et, en même temps, faire référence à des avant-gardes clairement identifiées comme des pratiques locales, spécifiques à une nation : le cinéma "américain", "soviétique", "italien" par ex. Une communauté donnée va se retrouver dans son cinéma. Il y a toujours un enjeu de représentation, d’identification d’un groupe, même dans la science-fiction la plus fantaisiste !…


Dans la série « Routine », nous avons voulu provoquer un frottement entre le vécu très contextualisé d’une famille américaine et ce mot Griffe Raymond Voinquel ; griffe du réalisateur ; griffe du producteur "fin" qui, transcrit en russe, renvoie plutôt à la guerre froide, au cinéma soviétique … On assiste dans ces images à des évènements très ordinaires mais en même rituels, qui soudent la communauté, tels que la parade de la ville : dans une petite rue de San Diego, défilent les membres d’un club de foot, des majorettes, des pompiers, des policiers etc. Au départ, il y a surtout l’idée de s’amuser avec une narration minimale qui dit ironiquement, dès le départ, que "c’est fini", on a raté l’essentiel… » (la suite de l'entretien peut être lue dans « La mémoire est comme un mille-feuilles » sur www.lacritique.org)


Cette métaphore de la mémoire comparée à un mille-feuilles est de Benoît ; ceux qui ont lu le dernier livre de Günter Grass savent qu'il compare, quant à lui, le souvenir à un oignon : « Le souvenir se fonde sur des souvenirs qui a leur tour sont en quête de souvenirs. C'est ainsi qu'il ressemble à l'oignon, dont chaque pelure met à jour des choses depuis bien longtemps oubliés, jusqu'aux dents de lait de la première enfance ; mais ensuite le tranchant du couteau lui donne une autre destination : haché peau à peau, il fait venir des larmes qui troublent le regard. » (Pelures d'oignon, 2006). Un regard flou, qui se trouble comme une image mentale, une image-souvenir : il a souvent été dit et écrit que, justement, les images relevant de la Foto Povera évoquaient cela.


La 4e édition du festival Pocket Films aura lieu les 13-14-15 juin 2008, au Centre Pompidou, Paris.

http://www.festivalpocketfilms.fr/

mercredi 5 décembre 2007

La photographie de métro au Mavica Sony



Photos Yannick Vigouroux, "Paris, 2 déc. 2007",

de la série "Underground" (Mavica Sony)



J'ai continué ce week-end avec mon Mavica Sony la série « Underground » commencé en 2000 avec un Lomo LC-A. Le boîtier est tellement gros qu'il ressemble à un camescope ! J'aime décidément de plus en plus le ronronnement électronique des disquettes sur lesquelles j'enregistre les images.

Chronophotographie & toy-cameras (Jean-Luc Paillé)


Photos Jean-Luc Paillé, "Sans titre, 1996" (Syrus)


« Je me suis intéressé à ce genre de photographie [la Foto Povera] afin de me défaire du carcan technique de la photographie professionnelle qui nous amène à nous entourer du matériel dernier cri. La recherche photographique me passionne depuis la fin des années 70, je travaillais alors sur des montages en infrarouge pour créer des images personnelles. Le choix de travailler avec ce type d'appareil n'est pas uniquement une expérience où le résultat ne compterait guère, au contraire la qualité artistique et la référence à l'utilisation de la photographie sont primordiales. J'ai choisi ces deux photos car elle sont étroitement liées à deux de mes recherches personnelles actuelles. Un travail sur le paysage en couleur et en grand format où se trouvent des petits personnages. Et des mouvements d'images à l'intérieur même de la photographie.»

(Jean-Luc Paillé)


Jean-Luc possède plusieurs Syrus : des appareils-gadget en plastique qui permettent de prendre des chronophotographies, minuscules et lointains héritiers des lourdes chambres en bois utilisées au début du XXe siècle par Muybridge, Marey et Londe.... Il aime insister sur le fait qu'il ne s'agit pas seulement d'une pratique ludique, mais bien, dans l'usage qu'il fait d'un tel objet, d'une authentique recherche formelle. Il a découvert ce boîtier au début des années 1990. L'une de ses étudiantes lui avait apporté l'une de ces toy-cameras car elle souhaitait comprendre le mécanisme qui permet d'évoquer le mouvement, grâce à des décalages dans le temps des obturations. Lorsque l'on déclenche, une même vue 24 x 36 est partagée en 4, chaque fragment étant décalé d'1/6 de s. Selon Jean-Luc, une telle pratique est l'opposée de celle du sténopé, dans la mesure où il s'agit de représenter le mouvement (séquentielle, la chronophotographie est, on le sait, l'ancêtre du cinéma) et non l'espace. Je partage son avis, mais je nuancerai toutefois légèrement son point de vue : certains pratiques archaïsantes, palimpsestes de temps et d'espace, sont mixtes, comme celle de Claire Lesteven. En attestent quelques images prises récemment par Remi Guerrin. J'y reviendrai...


La seconde séquence de Jean-Luc évoque beaucoup le mouvement rotatif (c'est d'ailleurs techniquement ce qui se produit dans l'appareil) d'une... roue du destin, de la chance. Ou plus prosaïquement du mouvement d'une roue de bicyclette, dont le principe a d'ailleurs inspiré une série au photographe.

vendredi 30 novembre 2007

« Room with view [Tbilisi] » (un autoportrait au Lubitel de Catherine Vantecombreux)


Photo Catherine Vantecombreux,
« Room with view [Tbilisi] », Août 2007 (Lubitel)

Extraits des e-mails échangés avec Catherine hier :

« Yannick : Il y a longtemps que je m'intéresse à ton travail photographique. Je te suggère de jeter un oeil sur http://fotopovera.blogspot.com/, car j'aimerais y évoquer ton autoportrait au Lubitel (tu tiens une cigarette face à un miroir) ; si tu es OK peux-tu me communiquer la légende précise et m'envoyer l'image en jpg ?
Catherine : J'ai jeté un oeil à ce site, il est absolument passionnant ! Evidemment je suis d'accord pour y faire figurer la photo mentionnée, tout le plaisir est même pour moi, très égoïstement vu. En fait, je ne l'aime que moyennement, c'est une photo ultra sous-exposée à l'origine (le labo n'a pas tenu compte du traitement poussé demandé !) et j'ai tenté de la récupérer vaille que vaille... Sous Photoshop, ça va "à peu près", mais sous l'agrandisseur...... elle est perdue ! Je pensais enlever ces bordures-négatif. Dis-moi ce que tu préfères.
Yannick : J'aime bien l'image comme cela, telle qu'elle apparaît.

Catherine : Les anneaux de Newton sont quand même une belle horreur ! Je peux rescanner le négatif si tu veux, j'ai trouvé une nouvelle méthode qui évite ces anneaux ; mais tu perdras les bords « négatif »... Je te laisse choisir. La légende est « Room with view » (je n'aime pas le « a », tant pis pour l'anglais correct). Tu peux aussi préciser « Tbilisi », ce sera peut-être le détail qui me plaira le plus Le film utilisé : Ilford, HP5, qui aurait « dû » être développée en 1600 asa... et qui l'a été en 400. Appareil-photo : Lubitel 166 Universal. Pleine ouverture (4.5 je crois), et une au 1/30e sen obturation.... Je le fais toujours au jugé, pas de cellule. »

Le Lubitel, cette copie soviétique aussi grossière qu'attachante du célèbre Rolleiflex bi-objectif, est devenu depuis quelques années l'un des appareils de prédilection des adeptes de la Foto Povera. Un appareil cheap, sans prétention, familier et attachant comme un petit animal mécanique sans pedigree. L'un de mes professeurs de l'ENP d'Arles m'a raconté au début des années 1990 qu'il s'amusait, la décennie précédente, lorsqu'il étudiait à l'Ecole Louis Lumière, à faire fondre l'optique en plastique avec un briquet. Il obtenait ainsi des distorsions amusantes. J'ai moi-même possédé un Lubitel que j'ai beaucoup malmené (comme récemment mon Sony Cybershot que j'ai tronqué de son objectif pour le transformer en sténopé), disséqué...

Dans cet autoportrait de Catherine que j'aime beaucoup, les anneaux de Newton dont elle s'inquiète ne me dérangent pas du tout. Ils créent un léger parasitage, une contamination à la fois organique et technique (un peu à la Cronenberg) qui voile légèrement la précision de l'image déjà bien approximative, du fait de la mauvaise qualité de l'optique. Le dogme dominant de l'enregistrement « objectif » du monde est désamorcé. L'utopie techniciste mise à mal, une fois de plus, au profit du doute et de l'accident créatifs (le film n'a en plus pas été développé correctement...). Un parti pris que confirme la décontraction sinon la désinvolture affichée de la photographe : elle vise et déclenche tout en tenant une cigarette allumée ; elle n'a pas pris la peine de poser. Dans l'arrière-plan flou, le mobilier et les objets n'ont visiblement pas été déplacés dans le but d'améliorer la composition. Et si notre relation au mode et la perception de celui-ci devenait plus simple, plus fluide, dans un tel parti-pris de lâcher-prise ? J'en suis convaincu et c'est pourquoi j'aime autant cet autoportrait précaire, fragile, qui, tellement sous-exposé, n'a été « sauvé » que de justesse.

jeudi 29 novembre 2007

« Stenoding » (un sténopé de Driss Aroussi)


Photo Driss Aroussi, "Stenoding [Leslie], 2006"

(sténopé numérique)


Extrait de l'e-mail que m'a envoyé Driss ce jour :


« Cette image est un sténopé numérique de Leslie, fait lors d'une journée ensoleillé à Aix-en-Provence.
Pendant la préparation des diplômes du DNSEP, on vacille entre tension et relâchement : je demande à Leslie qui est une camarade et amie des Beaux-Arts de poser pour une image après le repas... On s'installe devant son atelier, elle prend une chaise et se place face à moi.


Intriguée par l'appareil bricolé, elle rigole, s'assoit, et moi, l'appareil au poing, j'enregistre ce moment.

Le titre donne un semblant de visage à l'image et surtout à la personne qui se tient devant l'appareil.


Le cadre n'en est pas vraiment un en fait, c'est plutôt une une mise en situation, une ouverture vers une question, l'image laisse libre cours à l'imagination : qui est Leslie ?...


Je croyais avoir enregistré le sujet dans sa totalité et au final j'en ai eu qu'une partie, c'est pour cela que j'aime la notion de "regard oblique" en référence aux pratiques de la photographie "amateur" et à un texte paru dans Études photographiques en mars 2002 (Marin Dacos, "Le regard oblique. Diffusion et appropriation de la photographie amateur dans les campagnes (1900-1950)" )

J'utilise des pellicules périmées, il y aussi en cours une série de portraits faites au scanner à plat (sur trépied ou pas) pour faire des "identités scannées", je bricole pas mal d'autres choses... »

« Figure de l'absence – une pratique du sténopé » (Mathieu Harel-Vivier)


Photo Mathieu Harel-Vivier, "Sur l'écran 2, 2006"

(tirage argentique sur papier perlé, 31 x 41 cm)


Pour réaliser Ses sténopés, Claire Lesteven utilise une citerne d'eau percée ; le duo Felten-Massinger utilise une caravana obscura (une caravane transformée en camera obscura) ; Jeff Guess utilise sa bouche comme réceptacle et obturateur...


Bien que son appareil-sténopé soit plus traditionnellement en carton, le dispositif imaginé par Mathieu Harel-Vivier est tout aussi original. Ce dernier se met en effet en scène, face à cette première camera obscura enregistreuse, dans une seconde boîte qui est le théâtre primitif et paradigmatique de celle-ci. Le drap tendu évoque clairement ceux utilisés par les pionniers de la photo).


Le sténopé devient un espace habité, où évolue le corps de l'artiste, au rythme d'une lente chorégraphie lumineuse, de flous filés. Mathieu cite ainsi, et donne littéralement corps, au processus originaire de la photo. Son sténopé ressemble à une fabrique d'images mentales dont il serait à la fois le metteur en scène et l'acteur...


Comme dans les autoportraits d'Arnulf Rainer, « le temps d'attente du photographe rentre [...] à part entière dans la photographie. Un double rapport au temps s'instaure, alors : je pose et je fais la pause du temps. » (Mathieu Harel-Vivier, « Figure de l'absence, une pratique du sténopé », mémoire de Master d'arts plastiques, Université Rennes 2, année 2006-2007, p. 9)

mercredi 28 novembre 2007

« Trame numérique-fibre argentique » (les sténopés de Driss Aroussi )



Photo Driss Aroussi, "Marion, mars 2007"

(tél. mobile / tirage argentique 17,8 x 24 cm)

« Je fais de la photographie et j'expérimente diverses possibilités de l'image, en particulier dans ses modes de fabrication et de restitution. La multiplication des moyens de captation du visible s'est diversifiée et quantifiée. Le choix est conséquent et le résultat est surprenant autant dans la facilité d'utilisation que dans la qualité qui en résulte.

Ainsi je pousse, jusque dans ses retranchements, la fameuse black box opaque et autonome évoquée par Vilèm Flusser dans son livre Une philosophie de la photographie, en détournant le champ d'action programmé de l'appareil capteur enregistreur.

Le questionnement porte sur le flux numérique des images et la fixation sur un support papier par les moyens de la photographie classique en chambre noire.

Ces images archaïques nous renvoient aux prémisses de l'histoire de la photographie ; le tramage de l'écran ainsi sensibilisé sur du papier noir et blanc dessine des formes, des lignes, des surfaces qui produisent une épreuve singulière.

L'épreuve est très proche d'un sténopé dans la chair de l'image ; on retrouve du flou, un scintillement et peu de piqué.

Ce sont des portraits faits avec un téléphone portable et un appareil photo numérique, tout cela agrandi avec un agrandisseur fait maison. »

(Driss Aroussi)


Les portraits issus d'une hybridation aussi singulière de technique classique de tirage et de technologies nouvelles semblent naître – comme dans une bassine de révélateur – autant que s'effacer (car impossible à fixer ?). Il y a comme une palpitation dans ces trames numériques. Une douce présence flottante, entre négatif et positif, qui évoque celle du saint-Suaire de Turin par exemple. Le cadrage frontal et serré évoque bien sûr ceux des photos anthropométriques, des photos judiciaires ou des photomatons, mais l'esquisse d'un sourire et le faible contraste rappellent que l'enjeu est tout autre : il n'est pas anthropométrique mais bien anthropologique. Il s'agit, plus que jamais, par des voies nouvelles et alternatives, de faire retour vers l'humain. De réaffirmer l'irréductible force du visage humain.

mardi 27 novembre 2007

Mes premières photos au Diana (Le Vésuve, sept. 2007)


Photo Yannick Vigouroux, "Le Vésuve, 13 sept. 2007"
(Diana-F 4x4 cm)


Ce mercredi 13 sept. 2007, je pouvais enfin contempler le cratère du Vésuve, après après une bonne 1/2 H de marche. Partout, dans le chemin gris serpentant jusque-là, des scories de lave, pépites sombres incrustées de micas. J'en ramasse quelques unes ; je suis surpris par leur légéreté. Belle lumière de fin de matinée. Dans la béance qui s'ouvre sous mes pieds, l’ombre portée d’un relief montagneux dessine une ombre portée grise, ample et anguleuse : un triangle inversé qui descend, pointe vers le bas en désignant la gueule de l'enfer remplie de poussière sombre. La lave semble inanimée, donc inoffensive. Pourtant, quelques mètres plus loin, quelques fumeroles montent des flancs rocheux de la bête assoupie, un peu comme celle qui sortirait des naseaux d'un dragon irrité, prêt à cracher du feu. Elle rappellent que le magma n'est que provisoirement retenu, qu'il pourrait se réveiller d'un instant à l'autre en faisant exploser le couvercle de sa chape de lave durcie… Tous les guides touristiques avertissent le lecteur : le Vésuve est un « volcan jeune » et « actif »… D'ailleurs il s’est réveillé pour la dernière fois en 1944, année où la ville fut libérée et bombardée par les Alliés, mais comme l’explique notre chauffeur de taxi, Aniello, avec l'intonation, le sourire et le fatalisme débonnaire des Napolitains, cela ne fut seulement qu’ « un malheur de plus »...

Je prends l'une de mes premières photos avec le Diana en plastique que m'a offert Bruno Debon. Mise en abyme d'un photographe qui, plus âgé que moi, utilise le dernier cri de la technologie numérique... Jamais les appareils dits "amateurs" n'auront été aussi sophistiqués.

lundi 26 novembre 2007

Les spectres organiques de Bruno Debon (photographier avec un téléphone mobile)




Photos Bruno Debon, "Var, 2005" (tél. mobile)


Un gigot qui ressemble à une carcasse de boeuf écorché ; un rocking-chair dont le profil calligraphique semble s'animer, fragile insecte nocturne ; un poulpe qui au contraire semble se dissoudre, épuisé de sa présence, dans un magma tachiste...


Décidément, les expérimentations visuelles des artistes qui, comme Bruno Debon, utilisent un téléphone mobile relèvent plus que jamais de ce que j'ai nommé dans un article « une réincarnation pixellisée » (CF. « Du Polaroïd à la photophonie : vers une réincarnation pixellisée ? » in www.lacritique.org, 5 avril 2006, d'abord publié dans la revue Images, mars 2005, p. 18-23)... Ces images sont un déni radical de l'imagerie artificielle et glacée, fabriquée sur Photoshop, tant redoutée dans les années 1990. D'ailleurs, et c'est un signe, l'expression cyber-réalité semble tomber en désuétude.


Le numérique, utilisé de manière alternative, peut générer de puissant effets de réalité, tout comme le grain prononcé, le vignetage et le flou obtenus grâce aux toy-cameras chargées de films argentiques. Non, le corps et les problématiques qui lui sont inhérentes ne sont pas morts avec le numérique, tout comme ses spectres (sauf si, comme dans les contes, leur âme est sauvée) ne peuvent par définition pas mourir et sont condamnées à l'errance.


jeudi 22 novembre 2007

La Foto Povera et la photographie d'amateur


Anonyme, "Je suis sérieux et j'y penses [sic],
Labesse [sic], juillet 1967."
(Coll. Yannick Vigouroux # 699)
/
Photo Yannick Vigouroux, "Mascarade nocturne de Juliette, 2004."



Parfois, c'est avant tout la légende au dos du tirage qui fait « fictionner » la photo. En tout cas renforce, quand elle ne contredise pas, au contraire, le contenu strictement visuel . « Je suis sérieux et j'y pense. » a écrit pour lui-même, ou pour son/sa destinataire, l'homme qui se tient appuyé sur une barrière en bois. La pose est en effet plutôt guindée et hiératique. Est-ce cela le « sérieux », et la « pensée », l' « idée » du sérieux » ? Faut-il comprendre la phrase au second degré ? Je l'ignore, mais l'individu se concentre avec une réelle conviction sur l'idée du « sérieux » ; il tente, à l'évidence, très sérieusement ou plus ironiquement, de l'incarner... Sans gravité toutefois, car on le sait, la « gravité » est le sérieux des imbéciles. Des prétentieux en tous genres.


Je n'avais encore aucune connaissance du texte lorsque j'ai chiné la photo. Je n'ai découvert la légende qu'après coup, une fois rentré chez moi. Sur la brocante, je n'avais eu que l'intuition de cela, j'avais perçu ce que « disait » l'image, d'une manière encore floue, tout à fait confuse au milie de autres clichés que j'ai acheté. Et cet homme, qui est pour moi un parfois inconnu, qui pourrait être en vie aujourd'hui (cette photo est plutôt récente) m'est sympathique, bien que j'ignore tout de sa vie et presque tout de sa personnalité : je sais seulement qu'il avait envie, grâce à la photographie, dans sa tenue vestimentaire décontractée mais pas négligée non plus, simplement classique et néanmoins confortable, d'incarner, sérieusement ou non, l'idée du sérieux.


J'avais envie de confronter ce portrait à celui de mon amie Juliette - l'une des artistes ayant participé, avec ses photos prises au Holga, au collectif Foto Povera. Posant masquée et bottée sur la butte Montmartre pour une mascarade nocturne, Juliette ne se concentre pas du tout sur l'idée du sérieux. Ce serait contraire à l'idée qu'elle se fait de la pratique photographique ! Au milieu de plusieurs prises de vue, j'ai déclenché trop vite, ne laissant pas le temps au flash de mon Nikon AF compact de se recharger. Il en résulte ce flou que j'aime beaucoup. Si l'amateur aime s'approprier les conventions de la photographie professionnelle (l'on doit être parfaitement net lorsque l'on prend la pose), j'aime utiliser les mêmes boîtiers que lui pour obtenir... le contraire.

mercredi 21 novembre 2007

Est-ce de la Foto Povera (de la webcam au canon g2) ?



Caroll' Planque, de la série "Headaches, 2007"

Caroll' Planque a exposé dans les trois premières étapes de Foto Povera des autoportraits réalisés avec ce minuscule appareil globuleux qu'est la webcam. Son visage en noir et blanc, flouté, désagrégé par des pixels indécis et flottants, était une manière de spectre numérique, à l'instar des photos prises par Bruno Debon avec son téléphone mobile. Visage blême, cheveux sombres émergeant d'un crépuscule brouillé, électronique : une atmosphère qui n'est pas sans évoquer celle de la Cold-Wave (et les couvertures des albums autant que la musique elle-même), courant musical auquel l'artiste est très attachée. Tout comme moi d'ailleurs, et ma série de Polaroïds 600 intitulée « Flux de conscience » en atteste, je crois...


Comme Laurent Chardon, Caroll' s'interrogeait dans un récent e-mail : « les deux photos [de la série "headaches"] ont été faites avec un Canon g2, donc pas sûr que cela entre dans le cadre de la Foto Povera. ». Et bien justement si, tant l'esthétique reste proche de celle développées avec une webcam. La mise en scène est seulement un peu plus élaborée, assortie désormais de jeux de surimpressions et surtout de masques auxquels l'auteur des « Mascarades » n'est évidemment pas insensible ! L' intention de l'artiste reste la même.


Les photos de Caroll' Planque sont visibles sur :



http://myspace.com/191155315

http://www.altphotos.com/Gallery.aspx?&a=MemberGallery&memberid=2061

Est-ce de la Foto Povera (utiliser le Leica à rebours de l'utopie techniciste...) ?


Photos Laurent Chardon, de la série "Décembre, 2005"

Extraits des e-mails échangés ces derniers jours avec Laurent Chardon :

« YV : Avec quel boîtier avez-vous pris les images de la série "Décembre" ?

LC : Les photos de la série "Décembre" ont été prises avec un ... Leica. Nous sommes loin de la Foto Povera. Je n'hésite pas à varier les pratiques en fonction du sujet et du propos. J'aime l'idée de faire des photos aussi bien avec un Holga qu'avec un Leica.

YV : Justement non, nous ne sommes pas si loin de Foto povera : on ma parfois reproché de vouloir faire une typologie dans la structure des expositions des appareils cheap. Ce n'est pas le cas pourtant ! Comme le dit si bien Serge Tisseron, et d'autres intervenants, dans la conférence que j'ai donné avec Jean-Marie Baldner au collège iconique en janv. 2006, on peut faire des images "précaires", "fragiles", alternatives", avec un Leica. Ce sont des termes utilisés aussi lors d'une table ronde au CPIF, dans le contexte de Foto Povera 3, par des auteurs comme Marc Donnadieu ou Bernard Plossu. C'est ce que fait Dolorès Marat par exemple. Et vous aussi...

A l'inverse, dans Foto Povera 1 et 3, Christophe Mauberret a présenté sa série Voigtland qui cite clairement une esthétique documentaire qui recourt à la chambre grand format, alors que lui utilise un vieil appareil à soufflet amateur qui appartenait à son grand-père ; l'optique désuète n'est pas de très bonne qualité.
LC : Je partage parfaitement ce que vous dites. Je disais cela avec un sourire et ne voulais pas être réducteur. On m'a souvent reproché l'utilisation d'un appareil cheap et à la mode. En photographiant, je suis loin de me poser ces questions. Toy-camera, Leica etc. participent à une même écriture, pourvu que j'arrive à donner du sens à mes séries... »

http://www.laurentchardon.net/

http://voigtland.blogspot.com/



mardi 13 novembre 2007

Dégradation du signe & effondrement des dogmes ?


Photo Yannick Vigouroux, " Through my Fish-Eye # 267
[Window # 448], Fort de St-Cyr, 13 novembre 2007"
(Sténopé numérique / Digital Pinhole)

Dégrader toujours plus le signe, à l'extrême, atomiser les informations numériques... Comme si les choses ne m'étaient plus accessibles désormais, appropriables que dans leur affaissement, leur friabilité et leur fragilité. Tout comme je rêve de l'effondrement des dogmes ? Utopique ? Je multiplie en tout cas, depuis le printemps 2007, les photos au sténopé numérique, de manière quasi obsessionelle...

Les spectres de chiens errants de Laurent Chardon et de Bruno Debon



Photo Laurent Chardon, de la série " Tangente, 2002" (Holga) /
Photo Bruno Debon, "sans titre, 2005" (tél. mobile)


Le premier, Laurent Chardon, recourt au traditionnel film argentique 120 et à un appareil-jouet, un Holga, dont l'optique en plastique vignette fortement et brouille les chiens devenus fantomatiques ; le second, Bruno Debon, génère dans les pixels de son téléphone mobile un chien qui n'existe pas dans la réalité, et n'existe donc que photographiquement. Un spectre s'efface lorsqu'un autre apparait : des histoires de chien de rencontre, errants comme le regard flottant des deux photographes.



http://www.laurentchardon.net/


lundi 12 novembre 2007

Ouverture de l'Opal Gallery, nov. 2007


Photo Yannick Vigouroux, "Le Havre [Anne-Marie], août 2002",
de la série "Littoralités" (box 6x9)

L'opal Gallery d'Atlanta, qui accueillera Foto Povera 4 en 2008, vient d'ouvrir. Son site internet est :

http://www.theopalgallery.com/

jeudi 8 novembre 2007

Les Polaroïds SX-70 de Xavier Martel



Photo Xavier Martel,
"
Hortensia, 24 juin 2005, Kyôto" (Polaroïd SX-70)


André Kertész et Walker Evans furent les premiers, dans les années 1970, à faire un usage artistique des films Polaroïds destinés au marché amateur. On connait l'engouement qu'ils suscitèrent chez de nombreux plasticiens la décennie suivante...


Depuis le début des années 1990, Xavier Martel accumule les polas SX-70, fragments minuscules et sensibles de son quotidien, d'un journal intime en images. A l'époque nous étudions ensemble à l'Ecole Nationale de la Photographie d'Arles et je me souviens qu'ayant décidé de sécher un cours où nous devions présenter nos travaux, je lui avais confié mon appareil ainsi que deux châssis de polas 600. Ceux-ci étaient accompagnés d'une lettre lui demandant de « réaliser à ma place et avec toute ma sensibilité » des photos de sa salle de bains, tâche dont il s'est acquitté bien sûr avec brio. Je ne peux m'empêcher de sourire, aujourd'hui encore, à l'évocation de cette blague potache qui tentait de mettre à mal la sacro-sainte notion d' « auteur », de semer le doute dans l'esprit de nos camarades... (je remercie notre professeur Christian Gattinoni qui toléra nos provocations à répétition avec une patience bienveillante).


Depuis son séjour à la villa Kuyojama, au Japon, les images de Xavier sont plus sentimentales que jamais – sans jamais verser toutefois dans le sentimentalisme – et sous l'influence nippone, d'un formalisme qui séduit par sa retenue. Ces images pâles évoquent l'estompe du temps qui arrondit et lisse les souvenirs. Les couleurs passées, le contraste faible, la surexposition parfois, renforcent l'impression de précarité et de fragilité des instants, des lieux et des objets photographiés.


Quand on sait que la production du Polaroïd SX-70 a été récemment interrompue – ce qui fut je me souviens un sujet d'angoisse pour une autre adepte de ce film et complice du collectif Foto Povera, Corinne Mercadier – , un tel parti pris n'en est que plus émouvant : malgré les stocks de réserve constitués par certains dans leurs réfrigérateurs, de telles images ne seront plus réalisables dans un avenir proche.

mercredi 7 novembre 2007

Foto Povera : conférence et débat au collège iconique, 17/01/2006

Serge Tisseron : "Ce soir, nous allons parler de ce qu’on appelle improprement les « pratiques pauvres ». C’est une expression ambiguë : ce n’est pas parce qu’on utilise un appareil bon marché qu’on a une pratique pauvre, ce n’est pas non plus parce qu’on utilise un appareil bon marché qu’on fait des photographies pauvres. Comme vous le verrez, les pratiques pauvres, ça peut être des boîtes à chaussures bricolées pour les sténopés, mais ça peut être aussi des machines très sophistiquées comme le sont aujourd’hui les téléphones mobiles. C’est Jean-Marie Baldner et Yannick Vigouroux qui vont nous en parler..."

La conférence que j'ai animée avec Jean-Marie s'ouvrait en ces termes au collège iconique ; il est possible de charger en pdf la totalité de celle-ci sur le site de l'INA :

http://www.ina.fr/

Un grand merci à Serge Tisseron.

Les tours de la Défense par Philippe Calandre (Sténopé & Polaroïd)



Photos Philippe Calandre, "La défense, 2007" (sténopé et Polaroïd)


Nouveau venu dans le collectif Foto Povera, Philippe Calandre a découvert il y a quelques mois les plaisirs du sténopé. A l'aide de sa boîte rudimentaire, il a enregistré sur du film Polaroïd noir et blanc le quartier de la défense qui multiplie, dans un irrésistible élan urbanistique, les tours à l'américaine. L'absence d'optique distord légèrement les immeubles flottés qui ressemblent parfois à un morceau de nougat ou de guimauve mou ; ceux-ci sont parfois piqués, brisés par des impacts lumineux : ce sont littéralement des images-archétypes, quasi mentales – l'idée trouble et indécise, imparfaite, mais obstinée, persistante, de ce que devrait être un building, selon les canons de l'utopie moderniste.


D'autres séries de Philippe dans son site : http://www.philippecalandre.com/main.html et sur Flickr : http://www.flickr.com/photos/philippecalandre/



mardi 6 novembre 2007

Le second voyage de Remi Guerrin à Hué


Photo Remi Guerrin, "Hué, 2006" (Tirage charbon / carbon-print)

Remi vient de rentrer à Hué, où il avait déjà réalisé l'an dernier de nombreux sténopés restitués sous la forme de tirages charbon (carbon-prints)... que j'aimerais beaucoup, puisque Constance m'a demandé d'être curateur de Foto Povera (4), exposer bientôt aux Etats-Unis.

Dans cette image, le mouvement circulaire des poissons pêchés me fait beaucoup penser à une nature-morte d'Emmanuel Sougez ("Sardines I, 1932").

Foto Povera deuxième génération

Photo yannick Vigouroux,
"Through my Fish-Eye # 193,
Paris, 5 novembre 2007"
(sténopé numérique /digital pinhole)


Après la présentation de Foto Povera 1 à Sallaumines, puis Foto Povera 2 au Havre en 2005, puis au CPIF de Pontault-Combault en 2006, le collectif que j'ai créé avec Remi Guerrin, devrait s'exprimer, à l'invitation de mon amie Constance Lewis, au sein de l'Opal Gallery (Atlanta) l'an prochain.

"Foto Povera 2" ou "deuxième génération" parce que, depuis l'été 2006, j'essaie de dynamiser, relancer ce collectif par le le biais de blogger et de Flickr. (Cf. notamment mon article dans http://www.lacritique.org : "Du Polaroïd à la photophonie : vers une réincarnation pixellisée ?")

Depuis quelques mois, je réalise essentiellement des photos au sténopé numérique (digital pinhole). Mon appareil mutilé, privé de son objectif remplacé par un capuchon en plastique percé d'un trou, me permets d'explorer de nouvelles voies formelles... Avec une prédilection pour le motif récurrent de la fenêtre.