
Photo Catherine Vantecombreux,
« Room with view [Tbilisi] », Août 2007 (Lubitel)
Extraits des e-mails échangés avec Catherine hier :
« Yannick : Il y a longtemps que je m'intéresse à ton travail photographique. Je te suggère de jeter un oeil sur http://fotopovera.blogspot.com/, car j'aimerais y évoquer ton autoportrait au Lubitel (tu tiens une cigarette face à un miroir) ; si tu es OK peux-tu me communiquer la légende précise et m'envoyer l'image en jpg ?
Catherine : J'ai jeté un oeil à ce site, il est absolument passionnant ! Evidemment je suis d'accord pour y faire figurer la photo mentionnée, tout le plaisir est même pour moi, très égoïstement vu. En fait, je ne l'aime que moyennement, c'est une photo ultra sous-exposée à l'origine (le labo n'a pas tenu compte du traitement poussé demandé !) et j'ai tenté de la récupérer vaille que vaille... Sous Photoshop, ça va "à peu près", mais sous l'agrandisseur...... elle est perdue ! Je pensais enlever ces bordures-négatif. Dis-moi ce que tu préfères.
Yannick : J'aime bien l'image comme cela, telle qu'elle apparaît.
Catherine : Les anneaux de Newton sont quand même une belle horreur ! Je peux rescanner le négatif si tu veux, j'ai trouvé une nouvelle méthode qui évite ces anneaux ; mais tu perdras les bords « négatif »... Je te laisse choisir. La légende est « Room with view » (je n'aime pas le « a », tant pis pour l'anglais correct). Tu peux aussi préciser « Tbilisi », ce sera peut-être le détail qui me plaira le plus Le film utilisé : Ilford, HP5, qui aurait « dû » être développée en 1600 asa... et qui l'a été en 400. Appareil-photo : Lubitel 166 Universal. Pleine ouverture (4.5 je crois), et une au 1/30e sen obturation.... Je le fais toujours au jugé, pas de cellule. »
Le Lubitel, cette copie soviétique aussi grossière qu'attachante du célèbre Rolleiflex bi-objectif, est devenu depuis quelques années l'un des appareils de prédilection des adeptes de la Foto Povera. Un appareil cheap, sans prétention, familier et attachant comme un petit animal mécanique sans pedigree. L'un de mes professeurs de l'ENP d'Arles m'a raconté au début des années 1990 qu'il s'amusait, la décennie précédente, lorsqu'il étudiait à l'Ecole Louis Lumière, à faire fondre l'optique en plastique avec un briquet. Il obtenait ainsi des distorsions amusantes. J'ai moi-même possédé un Lubitel que j'ai beaucoup malmené (comme récemment mon Sony Cybershot que j'ai tronqué de son objectif pour le transformer en sténopé), disséqué...
Dans cet autoportrait de Catherine que j'aime beaucoup, les anneaux de Newton dont elle s'inquiète ne me dérangent pas du tout. Ils créent un léger parasitage, une contamination à la fois organique et technique (un peu à la Cronenberg) qui voile légèrement la précision de l'image déjà bien approximative, du fait de la mauvaise qualité de l'optique. Le dogme dominant de l'enregistrement « objectif » du monde est désamorcé. L'utopie techniciste mise à mal, une fois de plus, au profit du doute et de l'accident créatifs (le film n'a en plus pas été développé correctement...). Un parti pris que confirme la décontraction sinon la désinvolture affichée de la photographe : elle vise et déclenche tout en tenant une cigarette allumée ; elle n'a pas pris la peine de poser. Dans l'arrière-plan flou, le mobilier et les objets n'ont visiblement pas été déplacés dans le but d'améliorer la composition. Et si notre relation au mode et la perception de celui-ci devenait plus simple, plus fluide, dans un tel parti-pris de lâcher-prise ? J'en suis convaincu et c'est pourquoi j'aime autant cet autoportrait précaire, fragile, qui, tellement sous-exposé, n'a été « sauvé » que de justesse.